Les Arbëreshë : le cœur battant de l'Albanie en terre italienne
Imaginez une capsule temporelle. Un fragment du XVe siècle qui, malgré les tempêtes de l’histoire, les pressions de la modernité et l’éloignement géographique, est resté intact. Ce fragment, c’est la communauté Arbëreshë. Installés dans le sud de l’Italie depuis plus de 500 ans, ces Albanais de la diaspora ne se contentent pas de se souvenir de leurs racines : ils les vivent au quotidien.
Pour tout Albanais, les Arbëreshë ne sont pas de simples cousins éloignés ; ils sont la preuve vivante de la résilience d'un peuple et d'une culture qui refusent de s'éteindre.
1. L'exode : fuir le croissant pour sauver l'aigle
L'histoire des Arbëreshë commence par un deuil : celui de la liberté de l'Albanie. Après la mort du héros national Gjergj Kastrioti Skënderbeu en 1468, la résistance face à l'Empire ottoman s'effondre. Pour éviter la conversion forcée et le joug impérial, des milliers d'Albanais traversent l'Adriatique.
Accueillis par le Royaume de Naples et de Sicile, ils fondent des villages dans les régions reculées de la Calabre, des Pouilles, de la Sicile et de la Basilicate.
2. L'arbërisht : une langue figée dans la gloire
Le trésor le plus précieux des Arbëreshë est sans doute leur langue : l'Arbërisht.
Contrairement à l'albanais moderne parlé à Tirana ou Pristina, qui a évolué et intégré des mots turcs, slaves ou anglais, l'Arbërisht est une forme archaïque du dialecte tosque. C'est, pour les linguistes, une fenêtre ouverte sur le passé.
Le paradoxe : Bien qu'ils vivent entourés par l'italien depuis un demi-millénaire, ils ont conservé leur syntaxe et leur lexique d'origine.
La transmission : Elle s'est faite par l'oralité, de mère en fils, dans le secret des foyers, faisant de chaque famille une gardienne du temple.
3. Une identité préservée : foi, costume et "besa"
Ce qui frappe lorsque l'on visite des villages comme Piana degli Albanesi (Sicile) ou Civita (Calabre), c'est la persistance des traditions.
Le rite byzantin
Bien qu'en Italie catholique, la majorité des Arbëreshë ont conservé le rite byzantin (lié à l'Église catholique italo-albanaise). Les liturgies en grec et en albanais, les icônes dorées et les cérémonies de mariage spectaculaires marquent une distinction culturelle forte.
L'or et la soie
Les costumes traditionnels arbëreshë sont de véritables chefs-d’œuvre de l'artisanat médiéval. Lors des fêtes (comme la Vallja), les femmes arborent des robes en soie brodées d'or, héritage direct de la noblesse albanaise du XVe siècle.
4. "Gjaku i shprishur" : le sang dispersé
Les Arbëreshë utilisent une expression poignante pour se désigner : "Gjaku i shprishur" (le sang dispersé). Cette expression souligne le lien indéfectible qui les unit à la "Mère Patrie" (l'Albanie).
Pour les Albanais des Balkans, les Arbëreshë sont une fierté nationale car ils ont accompli l'impossible : rester Albanais sans avoir de terre albanaise sous leurs pieds. Ils ont produit de grands intellectuels, comme Jeronim De Rada, qui ont joué un rôle crucial dans la renaissance nationale albanaise (Rilindja) au XIXe siècle.
Les Arbëreshë ne sont pas une minorité qui s'éteint, mais une communauté qui dialogue entre deux mondes. Ils sont la preuve que l'identité ne dépend pas des frontières, mais de la volonté de porter en soi une langue, une foi et une histoire.
Aujourd'hui, alors que l'Albanie s'ouvre au monde, le pont jeté par les Arbëreshë par-dessus l'Adriatique est plus solide que jamais. Ils restent, selon les mots de leurs propres poètes, "les racines qui marchent".
REDACTEUR: RPAF

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